Quai des Brumes



– Marcel Carné ; 1937 –

Premières images : Jean, un déserteur monte dans une camionnette s’en allant pour le Havre et son anonymat. Constamment embrumée, quasi-déserte, la ville portuaire semble être l’endroit parfait pour ne pas se faire repérer. C’était sans compter le caractère de Jean et les magouilles des malfrats locaux.

Un pessimisme omniprésent

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Lorsque Jean arrive en ville il fait encore jour. Toutefois, la brume envahit les rues et confère une atmosphère lugubre aux lieux. Le spectateur est plongé dans cette ambiance tout au long du film. Ce paysage associé au départ constant des bateaux donnent l’impression d’une ville abandonnée à elle-même, une ville de passage où les gens vivent plus par nécessité que par envie. Au détour des rues Jean Croise différents personnages, dont le premier est un mendiant qui lui propose un endroit où loger : le Panama. Cette auberge peu fréquentée est tenue par un original et visitée par quelques clients fidèles : le mendiant et un peintre désabusé. Ces deux personnages représentent deux catégories sociales différentes : l’un est pauvre et monte de petits plans pour survivre tandis que l’autre semble vivre convenablement grâce à son travail artistique. Ces hommes ne sont que deux exemples dans un film composé d’une palette relativement fournie de personnages et d’origines sociales. Ce défilement semble faire écho à l’oeuvre totale du réalisateur qui se veut miroir de la société.

Le peintre représente la figure du poète déchu qui a du mal à s’adapter au monde dans lequel il vit. Il erre sans but réel dans cette ville lugubre qui symbolise par la même son état d’esprit : défaitiste. Son discours est teinté d’amertume et d’ironie lorsqu’il s’adresse à Jean. Aux yeux du peintre tout sujet est teinté de malheur : un nageur cache un noyé, une scène de bonheur une catastrophe à venir… Il me semble que même si ces mots se veulent poétiques et dramatiques ils n’atteignent pas ou plus la finalité escomptée : celle d’émouvoir le spectateur ou de le faire réfléchir. En effet, ce personnage du poète en contemplation n’a ici rien de grandiose mais entraîne au contraire le jugement ironique du spectateur. Ce monologue sonne creux alors qu’il vise à transmettre le désarroi du peintre au public. Il a tout de même le mérite de traduire l’ambiance de son temps : celui d’un défaitisme annonciateur des événements de 1940.

Michèle Morgan et Jean Gabin : un amour au cœur des ténèbres

A son arrivée au Panama, Jean rencontre Nelly, belle jeune femme de dix-sept ans. Les deux personnages conversent et Jean ne peut s’empêcher de montrer à Nelly qu’elle l’attire. Ce début de romance apporte un peu de légèreté à l’oeuvre et le déserteur trouve un intérêt nouveau à son séjour. Toutefois, cette histoire n’est pas dénuée d’embûches : Jean n’est pas le seul prétendant de la jeune femme. Pour cause, deux des hommes les plus influents de la ville la veulent pour eux seuls : Zabel, un vieil homme qui a pris Nelly sous son aile ; et Lucien, jeune criminel en mal de reconnaissance.

Ces deux hommes se dressent tour à tour sur la route de Jean sans pour autant effrayer l’ancien soldat. Celui-ci reste authentique dans chacun de ses affrontements et les règle avec brutalité et autorité. Il représente une menace inconnue jusqu’alors pour Lucien qui avait l’habitude de régner sur la ville, à travers ses actions d’intimidation et de violence. L’arrivée de Jean au Havre mais aussi dans le cœur de Nelly n’est pas au goût du petit mafieux qui ne cesse de menacer le déserteur sans pour autant oser l’approcher.
Une figure dérangeante est celle de Zabel, un marchant malhonnête tuteur de la belle Nelly. Le vieil homme est rejeté par les autres habitants, considéré comme un être vil et pervers. Ses penchants pour Nelly lui confère aussi un caractère malveillant et intéressé qui met mal à l’aise le spectateur et le dresse contre le marchand. Il est toutefois nécessaire de s’interroger sur ce personnage qui porte en lui des stéréotypes dangereux. Il n’est pas sans rappeler la figure du Juif véreux dépeint à cette époque comme une « tare » pour la société. A travers notre regard contemporain, difficile de ne pas regretter ce cliché du Juif « parasite » et mal-aimé.

Jean vainc tour à tour ses ennemis et gagne rapidement l’amour de Nelly. Leur histoire, à la fois naïve et sincère éclaire le film et dissipe par éclairs la morosité ambiante. La réplique culte « T’as de beaux yeux tu sais » reste gravée dans la mémoire du spectateur. Cette phrase lancée à l’envolée par Gabin finit de séduire Nelly qui s’abandonne à lui. Michèle Morgan incarne avec grâce et gravité cette jeune femme de dix-sept ans qui trouve en Jean un remède à ses déceptions du passé.

Un héros ambigu

Jean, héros principal du film est un personnage duale. D’un côté c’est un homme droit et entier, qui n’a pas peur d’affirmer ses convictions et de se battre pour elles. Il a également le verbe facile et son caractère brut ne tarde pas à surgir dans les dialogues. Il reste fidèle en amitié comme en amour et n’hésite pas à se confronter aux détracteurs de Nelly au risque d’y perdre la vie.
D’un autre côté, Jean représente aussi la figure du déserteur et du traître. Dans une époque encore marquée par le souvenir de la Première guerre mondiale, quitter l’armée symbolise un abandon aux yeux de la nation. Plus tard, cette image du déserteur sera reprochée au film et à son réalisateur qu’on accusera d’anti-patriotrisme. L’oeuvre est interdite sous l’Occupation.

Comme le prouve la figure de Zabel, le film est marqué par différents stéréotypes. Jean n’échappe pas à la règle et représente le bon héros, attaché à ses valeurs. Pendant toute l’oeuvre, un combat a lieu entre deux camps : Jean contre les mafieux, qui représentent chacun le Bien et le Mal. Cette vision manichéenne est quelque peu lassante pour un public qui chercherait plus de complexité dans ces personnages et intrigues. Pour cause, Jean semble être la seule exception face à ces hommes et femmes à la facette unique qui donnent corps à différentes figures caractéristiques du cinéma : la belle éperdue, le malfrat, le poète déchu …

L’avis du critique (olala)

Il est donc temps de passer au « je » de narration pour donner son avis personnel. Je dois avouer que j’attendais beaucoup de ce film que de nombreuses personnes et notamment mon père, calé en vieux cinéma français, m’avaient conseillé. Pleine d’attentes, je me suis donc attaquée à ce grand classique avec motivation et curiosité. Qu’elle n’a pas été ma déception après ces quelques une heure et demie de visionnage ! L’ambiance est bien retranscrite : la brume fait son effet, la ville portuaire aussi, le coup de blues est au rendez-vous. Mais il ne l’est pas que pour de bonnes raisons. Des personnages sans complexité, une intrigue plate et prévisible, des clichés aberrants ont peu à peu déconstruit mon enthousiasme. Je ne vais pas enlever tout mérite à ce film dont les dialogues sont portés par la plume talentueuse de Jacques Prévert. La poésie est parfois au rendez-vous, mais pas forcément dans les moments attendus. Je reste marquée par ce discours lourd et sans saveur du peintre, qui tente sans y arriver de transmettre des images profondes sur la vie et ses vicissitudes. Cliché de l’artiste torturé qui n’arrive pas à faire face à une existence trop dure pour sa sensibilité écorchée.
En bref, je conseillerais ce film à tous ceux qui voudraient faire entrer ce monument du cinéma français dans leur « culture cinématographique ». Attention cependant à ne pas l’idéaliser : le poids des ans s’est abattu sur lui.
A noter : le travail de restauration opéré par la Cinémathèque française qui rend à cette oeuvre son aspect authentique, si l’on prend en compte les nombreuses modifications voulues et imposées qu’elle a du subir.



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