Le Tombeau des Lucioles

– Isao Takahata, 1988 –

Réalisé par Isao Takahata en 1988, le Tombeau des Lucioles (Hotaru No Haka) nous plonge dans le Japon en guerre. Seita et sa petite sœur Setsuko doivent fuir la ville de Kobé mise à feu et à sang par l’aviation américaine. Commence alors un long périple pour les deux enfants qui se retrouvent rapidement livrés à eux-mêmes.

Au cœur du chaos

Été 1945, Kobé est en feu. Les habitants subissent des bombardements aériens à répétition et trouvent refuge à la campagne. Ils laissent derrière eux leur passé, leurs biens et bien souvent leurs proches. La panique est totale. C’est dans ce contexte que nous rencontrons Seita et Setsuko, qui doivent eux aussi fuir leur maison. Dès le départ les enfants sont confrontés à eux-mêmes, leur mère quittant le foyer avant eux. Seita enterre des provisions et s’enfuie, sa sœur sur le dos. Devant lui se déroule un paysage tourmenté : Kobé en flammes, ruines et familles dévastées. Le ciel se parsème d’étranges étoiles : les bombes pleuvent sur la ville.

Les autorités tentent de calmer les populations et de leur fournir de quoi survivre. Difficile de garder calme et espoir devant un tel chaos. Les deux enfants sont rapidement confrontés à une perte affreuse : leur mère a été gravement blessée dans les bombardements et ses chances de survie sont minimes. Les dessins sont sans équivoque et très réalistes : la guerre a fait ses ravages sur le corps de l’agonisante. Seita doit affronter ce spectacle insoutenable mais aussi l’indélicatesse du personnel soignant : il doit faire ses adieux dans les plus brefs délais pour que l’on puisse se débarrasser du corps. Désormais, cet adolescent de quatorze ans doit s’occuper seul de sa petite sœur. Il décide de l’emmener chez leur tante pour trouver un nouveau foyer ainsi qu’un soutien affectif.

Cette première partie du récit nous plonge dans un environnement peu traité : le Japon au cœur de la tourmente. En général, le cinéma se tourne du côté des victimes de la Seconde Guerre mondiale et traite principalement la Shoah ou encore la guerre du côté des Alliés. Si l’on passe dans le camp des vaincus, on s’attarde dans la majorité des cas sur le géant allemand. Il est donc intéressant de se pencher sur le cas du Japon et de voir quel impact a eu la guerre sur ce pays et sa population. Les dessins s’enchaînent rapidement et traduisent la panique qui saisit les habitants. Les expressions sont précises et riches : peur, colère, détresse se succèdent sur le visage des différents personnages. Le crayon de Takahata se fait incisif et dénonce les atrocités du conflit. Vaincus comme vainqueurs, bellicistes ou non ont tous soufferts du conflit, les civils en particulier.

Notons également que la musique se met au service du dessin et vient accentuer le côté tragique de l’œuvre. Loin de tomber dans le pathos, elle entoure les différents moments du film d’une aura particulière, touchante et authentique.

Une famille détruite

Suite à la perte de leur mère, les deux enfants se rattachent à leur tante et viennent habiter chez elle. Seita espère retrouver son père et lui envoie de nombreux télégrammes. Il souhaite prendre exemple sur ce modèle paternel pour s’occuper de sa petite sœur. L’adolescent tente de s’appuyer sur ce mythe du père aimant et courageux alors qu’il n’a pas de preuves tangibles de son existence. Les nombreux flash-backs du film nous montrent une famille regroupée autour d’une cellule principale : la mère élevant seule ses deux enfants tandis que son mari est accaparé par le travail puis la guerre. Le père des deux enfants a un poste à responsabilités dans la marine japonaise et se trouve ainsi en première ligne lors du conflit. Il symbolise la puissance du Japon aux yeux de son fils qui ne perd pas espoir quant au retour prochain de son père. Malgré ces espérances, cette figure paternelle plane sur le film sans jamais apparaître aux yeux du spectateur.

Alors même qu’ils sont hébergés par leur tante, Seita et Setsuko doivent faire face à de nombreux inconvénients. Le personnage de la tante représente une femme avare et rancunière qui accepte mal d’accueillir ces deux enfants. Elle profite des derniers biens qu’ils possèdent et les rationne sous prétexte qu’ils ne travaillent pas pour nourrir leur famille. Seita doit se plier aux exigences de son aînée bien qu’il réalise que son attitude est injuste. A travers ce portrait de la tante apparaît l’image d’un monde adulte gangrené par l’avarice, la méchanceté et la peur. Face à cela se dresse l’innocence et la pureté des deux enfants qui tentent de préserver un semblant de normalité dans ce monde en crise. La solidarité entre Seita et sa sœur est essentielle pour survivre face aux nombreux obstacles qui se dressent en travers de leur route.

Les deux personnages comprennent rapidement que leur famille est néfaste pour eux. Ils décident alors de partir pour conserver le peu de richesses qu’il leur reste mais également leur liberté et indépendance. Au cours d’une ballade, ils découvrent un refuge anti-bombe qui apparaît très vite comme une alternative à la maison inhospitalière de leur tante. C’est dans cet endroit qu’ils décident de créer leur nouveau foyer.

Un bonheur basé sur le mythe

tombeau 1

Seita comprend que la situation de sa famille est précaire et qu’il doit rapidement trouver de quoi subvenir à ses besoins. Face aux difficultés financières et alimentaires, il décide de créer tout un mythe pour préserver le bonheur de sa sœur. Le refuge devient leur nouvelle maison : ils l’aménagent, le nettoient comme si il s’agissait d’un véritable logis. Setsuko se prend vite au jeu et devient une petite ménagère exemplaire. Ces jeux la distraient tout en étant pris très au sérieux. Tous ses espoirs et son amour sont portés vers son grand frère Seita. La petite de cinq ans a pris conscience de la perte de sa mère et se rattache désespérément au peu de famille qu’il lui reste. Son innocence des débuts fane progressivement malgré les efforts de son frère pour la distraire et la combler.

Seita utilise le mythe et les souvenirs pour recréer un semblant d’habitudes et d’équilibre. Il rappelle à sa sœur les bons moments passés en famille, les bons plats préparés par leur mère et les jeux qu’ils faisaient tous ensemble. Ces retours dans le passé imprègnent le récit d’une aura lumineuse, le spectateur est emporté par cette nostalgie idyllique. Cependant, ni Seita ni sa sœur ne sont dupes : ces jours heureux sont morts et ne peuvent être ressuscités. L’espoir en un avenir meilleur pousse les deux héros à survivre mais aussi à fermer les yeux face à la dure réalité. Toute la beauté mais également la tristesse de l’œuvre résident dans cet effort de Seita : créer une réalité mythifiée pour détourner sa sœur des horreurs de la guerre. Malheureusement, l’illusion ne peut recouvrir totalement le réel et les deux enfants perdent progressivement leur enthousiasme et leur innocence. Par sa plume, Takahata délivre un terrible constat : la joie de vivre d’une petite fille de cinq ans a été emportée par la guerre. Il élève également Seita en héros inconditionnel. Ce jeune homme a tout fait pour protéger sa sœur et faire survivre sa famille dans un pays en ruines. Impossible pour le spectateur de ne pas s’attacher avec force à ces deux protagonistes dont la pureté crève l’écran.

Mon avis

Je me suis repenchée il y a peu sur Le Tombeau des Lucioles, alors que cette œuvre a parcouru mon enfance. Je me rappelais de sa dureté, de ses images fortes et perturbantes. Cependant, je n’avais pas réalisé à quel point ce film était tragique et marquant. L’omniprésence de la guerre et de la mort en font une œuvre traumatisante et lancinante qui ne cesse de m’émouvoir aujourd’hui.

Les dessins de Takahata sont pleins de paradoxes, à la fois magnifiques et effrayants de par leur réalisme et cruauté. Les paysages sont grandioses et à travers eux se confrontent un Japon luxuriant, riche et naturel ; ainsi qu’un Japon urbain, torturé et détruit. Ce contraste traduit la réalité de la guerre et le chaos auxquels les Japonais ont du faire face.

Je recommande grandement ce film qui est plein d’une poésie rare et authentique. Le regarder, c’est s’asseoir auprès de ces deux enfants et contempler avec eux la magie d’une nuit remplie de lucioles. La beauté de cette œuvre, mais aussi la capacité sidérante de Takahata à créer des personnages aussi humains, à travers leurs dialogues, leurs expressions, ne cessent de me troubler. Ce film me saisit toujours avec autant d’intensité et les larmes ne manquent pas devant un tel chef-d’œuvre.

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