C’est arrivé près de chez vous

– Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde ; 1992 –

Film aux allures de faux reportage, C’est arrivé près de chez vous a été réalisé par Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde. Ses créateurs se mettent en scène pour délivrer une œuvre noire, réaliste et intrigante qui dépeint le quotidien d’un serial-killer belge.

Une télé-réalité authentiquement belge

Armés de leur caméra et micro, Rémy, André et Patrick suivent jour après jour la vie de Ben, meurtrier maladif (et salarié). Nous nous retrouvons dans une petite bourgade belge, entourés de la famille et des proches du tueur, tous plus atypiques les uns que les autres. Dans le magasin de Jacqueline, mère de Ben, les clients s’enchaînent et avec eux les nouvelles du quartier. A travers ces scènes « locales », le spectateur est imprégnée d’une atmosphère d’authenticité et de convivialité. La jovialité des différents protagonistes est contagieuse et pousse au rire. Qu’ils soient kitschs ou encore beaufs, leur joie de vivre nous touche, suscitant l’ironie et l’affection. On s’attache rapidement à Jacqueline dont la naïveté et la spontanéité sont à la fois tragiques et touchantes. Cette mère attentionnée est loin de se douter des occupations de son fils.

Celui-ci est l’objet d’un amour sans faille de la part de ses proches et leur rend à coup de services illégaux et mortels. Pour cause, Ben est un ami utile : il se débarrasse des problèmes qui encombrent le quotidien de son entourage. Il suffit de les lester suffisamment avant de les jeter du haut d’une falaise. Une opposition est établie entre ces proches consentants et complices et la famille du tueur qui ne se pose aucune question sur la vie de ce fils tant aimé.

Les témoignages de ces différents personnages sont recueillis par l’équipe du film qui tourne caméra au poing, en plan rapproché. L’utilisation d’un appareil 16mm rend le film encore plus réaliste. Cette caméra est en effet utilisée lors des reportages, appréciée pour sa maniabilité et sa légèreté. Le spectateur est totalement pris au jeu et se croit emporté dans un épisode de Strip-Tease. Cette émission de télé-réalité, créée en 1985 était très prisée du grand public. Elle plongeait dans le quotidien de différents sujets : fans inconsidérés de Claude François, père indigne, évêque… et permettait au public de satisfaire sa soif de voyeurisme et de divertissement. Le concept de cette saga télévisuelle est ici détourné par le film et sert le traitement d’un sujet hors du commun : la vie d’un serial-killer dans sa plus grande intimité.

Rapidement, les réalisateurs sont happés par ce quotidien macabre et prennent les habitudes de leur hôte. Le fait même de filmer les actes du tueur rend l’équipe de tournage coupable de complicité. Commence une descente aux enfers pour ses membres qui perdent petit à petit leur morale, humanité, voire leur propre vie. On assiste à un processus de déshumanisation de ces personnages qui se rapprochent de plus en plus de Ben, tant sur le point du caractère que du comportement. La gène fait place à la complicité et à la rigolade entre ces trois hommes. Il ne faut cependant pas exagérer cette déshumanisation, pour cause, les actes et paroles de Ben peuvent encore choquer l’équipe et la laisser muette. Leurs propres actes peuvent toutefois les plonger dans la surprise. Ces hommes franchissent des barrières alors inconnues et ne prennent conscience que trop tard de la gravité de leurs actes. La télé-réalité, habituellement orchestrée et millimétrée devient ainsi action dans le présent et possède un impact réel sur la vie de ses protagonistes.

Ben, un homme complexe aux allures de simplet

Le meurtre est le gagne-pain de Ben, qui sait repérer ses victimes, majoritairement des personnes âgées ou des familles de classes moyennes. Tuer ces personnes est un moyen de s’approprier leurs richesses mais également d’assouvir ses penchants violents. La boxe semble n’avoir pas suffi à cet amateur de sensations fortes. Toute une science se développe autour de son activité : il faut savoir avec quel poids lester les corps, comment minimiser le bruit produit par une victime, s’adapter aux lieux, etc. Ben prodigue avec sérieux ses méthodes meurtrières. Cette méticulosité fait sourire le spectateur qui écoute avec attention ce petit manuel du tueur en série. Cette plongée méthodique dans le quotidien de ce anti-héros est une nouvelle étape dans un processus de voyeurisme et de banalisation de la violence par le public.

Assassin rigoureux, Ben est aussi un personnage fait d’impulsions et de sauvagerie. Accro à l’alcool et aux cigarettes il se laisse souvent submerger, chantant à pleine gorge dans les rues ou s’introduisant en pleine nuit chez les gens. Le tueur est amateur de blagues lourdes et grasses mais est aussi plein de préjugés racistes et homophobes. Tuer un vigile noir est pour lui l’occasion de vérifier si celui-ci a « de plus grandes proportions » que les Blancs, « comme on dit ». Cet humour joue avec la moralité et fait rire le spectateur (jaune, mais franchement). Ces préjugés assenés avec naïveté mais aplomb reflètent les tristes pensées d’une partie de la société française de l’époque, mais aussi d’aujourd’hui.

Enfin, n’oublions pas de noter que Ben est aussi un poète à ses heures perdues. Louant tour à tour la mer ou encore les pigeons, le héros-tueur est adepte des phrases en vers. Passons les épisodes hilarants et absurdes pour noter que ce personnage est plus profond que ne le laisse paraître la majorité du film. Certains passages, comme son discours sur l’amour (bien qu’il se finisse assez crûment), révèlent une part plus sensible du personnage. Il pointe également des problèmes sociétaux récurrents, dans son accusation des logements sociaux par exemple. Attention néanmoins à ne pas trop interpréter, Ben reste avant tout un personnage loufoque et déjanté, psychopathe à temps complet.

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Une banalisation de la violence ?

C’est arrivé près de chez vous est un concentré de violence et de trash. Les scènes de meurtres s’enchaînent avec frénésie et reflètent la personnalité psychotique de Ben. Comme nous l’avons vu auparavant, les scènes d’explication se succèdent au fil du film pour délivrer des conseils sur l’art et la manière de tuer ses victimes, de cacher leurs corps… Tous ces épisodes confèrent un humour absurde et caustique au film. Une scène culte est celle du Petit Grégory, un cocktail faisant référence à l’assassinat d’un jeune garçon dans les années 1980.

Une larme de gin, une larme. Une rivière de tonic… Et ensuite la p’tite victime, composée d’une petite olive, d’un p’tit morceau d’sucre et d’un p’tit bout d’ficelle. Et nous avons : Le P’tit Grégory.

Cet humour d’un noir profond ne parvient cependant pas à couvrir toutes les atrocités véhiculées dans le film. Une scène est plus choquante que les autres, certainement à cause de son caractère sexuel. Un viol est perpétré dans un appartement, Ben et ses amis interrompant un couple alors entrain de faire l’amour. Cette scène pose la question de la banalisation de la violence et de son l’acceptation par le public. L’usage d’une caméra à poing renforce le réalisme de cette scène à la crudité extrême. On constate l’embrigadement des membres de l’équipe qui n’hésitent pas à prendre part au crime. Un élan de conscience se manifeste lorsque l’un d’eux est pris de culpabilité. Cet éclair de moralité est comme un appel au spectateur : cet acte n’est pas acceptable. Cette scène pose la question de la représentation et de ses limites : peut-on tout montrer ? Peut-on rire de tout ? Jusqu’où peut aller la télé-réalité ?

A mon sens se pose ici la question de la réactivité du spectateur : a-t-on encore une conscience, une sensibilité ou regarde-t-on tout avec acceptation et neutralité ? Peut-être que cette scène est un appel à cette conscience enfouie qui s’était tue jusqu’à présent pour entrer dans l’intimité des autres. Elle représente un pari risqué pour des réalisateurs qui auraient tout aussi bien pu choquer définitivement leur audience et la perdre pour le reste du film. Ce passage représente ainsi un électro-choc à la fois salvateur et dévastateur. On constate ainsi que la banalisation n’a pas réussi à achever son processus de normalisation et d’assimilation à l’égard du spectateur.

Mon avis

J’ai toujours voulu voir ce film et ce n’est qu’hier que l’occasion m’en a été donnée. J’ai adoré son humour noir, à couper au couteau et le jeu de ses acteurs que je trouve grandiose. La trame générale est originale : suivre la vie d’un serial-killer dans un contexte de télé-réalité est un pari ingénieux. On pourrait regretter le manque d’intrigues parallèles à cette histoire principale. Toutefois, les scènes se succèdent rapidement et sont autant d’épisodes qui happent l’attention du spectateur et le tiennent en haleine. Ces multiples scénettes laissent à Poelvoorde l’opportunité d’offrir un jeu d’acteur extraordinaire. Il développe ainsi une palette d’expressions corporelles et langagières d’une grande diversité et n’a cessé de m’étonner. C’est arrivé près de chez vous est un film que je recommande avec beaucoup d’enthousiasme à tous les fans de comique absurde et franchement noir. A voir encore et encore, rien que pour ses répliques cultes et décapantes !

2 réflexions sur “C’est arrivé près de chez vous

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