Hannah Arendt

– Margarethe von Trotta ; 2013 –

Hannah Arendt retrace le parcours difficile de la philosophe allemande au cœur du procès Eichmann. Ce film plonge dans la vie privée de l’auteure et explore différents pans de celle-ci : vie sentimentale, philosophique, professorale… Il nous permet d’aborder sous un jour nouveau le livre Eichmann à Jérusalem qui reste encore aujourd’hui un sujet controversé.

Une femme tiraillée entre passé et devoir

Le film s’ouvre sur le kidnapping d’un homme, qu’on suppose être le mari d’Hannah : Heinrich, enlevé par les Nazis pendant la guerre. Cette scène nous plonge directement dans le passé douloureux de la philosophe : son histoire a été marquée par la déportation et la souffrance des camps. Il n’est fait que rarement allusion à ce passé, mais ces digressions nous apprennent qu’Hannah a été faite prisonnière dans un camp en France, après que le pays sombre dans la collaboration. Elle arrive miraculeusement à s’échapper de ce camps de femmes et à rejoindre son mari avec lequel elle s’enfuit pour l’Amérique. Dès lors s’ouvre une nouvelle vie pour ces deux apatrides qui considèrent cette terre d’accueil « comme un vrai paradis ».

C’est en 1961 que débute le procès Eichmann, ayant pour accusé un membre du parti et de l’administration nazie, chargé d’acheminer les Juifs vers les camps. On suit la couverture médiatique du procès aux côtés d’Hannah et de ses proches qui sont divisés quant à la manière d’appréhender le suspect : faut-il le juger en tant qu’individu ou en tant que représentant du système nazi et concentrationnaire en général ? Chargée par le New York Times de partir à Jérusalem pour enregistrer le procès, Hannah doit concilier son passé et son désir de savoir. Dans un premier temps, il est difficile pour cette ancienne déportée d’appréhender avec neutralité et rationalité ce procès d’un criminel nazi.

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Elle assiste, depuis une salle séparée et en présence d’autres journalistes, aux séances juridiques. L’usage d’images d’archives offre au spectateur un aperçu de ce que fut réellement le procès, et montre un portrait sans fard de l’accusé. Eichmann se tient avec droiture dans le box des accusés et répond avec docilité et sincérité (du moins c’est ce que l’on pense) aux questions des juges. Il est intéressant de pouvoir voir les réactions du Nazi, d’analyser ses paroles et les tonalités de sa voix. Toutefois, l’alternance entre images documentaires et fictionnelles m’a mise mal à l’aise. J’ai trouvé ces allers-retours maladroits, et le passage d’un jury « réel » à un jury fictionnel inutile. Sans vouloir reprendre la pensée parfois trop radicale de Claude Lanzmann au sujet des images d’archives ou encore de la fiction, je trouve qu’il est « dangereux » d’alterner aussi rapidement entre ces deux modes de représentation. De plus, la confrontation indirecte entre Eichmann et Hannah, grâce à des allers-retours entre la télévision retranscrivant le procès et le visage de la philosophe me semble également maladroite et surfaite.

Il est toutefois intéressant de pouvoir observer le procès dans sa « vérité », les images d’archives nous montrant la dramatisation mise en œuvre par le jury mais également par les différents témoins. Le regard critique d’Hannah fait écho à celui du public (ou du moins d’une partie de celui-ci). La philosophe se rend compte que le procès n’est pas forcément celui de l’individu Eichmann, mais celui du nazisme tout entier. En cela, il perd son objectif de justice : on ne peut juger un système ou un peuple, mais on peut juger un homme pour ses actes. A travers ce procès, orchestré par un jury subjectif, Ben Gourion entendait sensibiliser son peuple aux atrocités commises à son encontre par l’Allemagne nazie. Cette volonté d’instrumentaliser un procès a desservi la Justice qui s’est progressivement tournée vers la mise en scène et le spectaculaire. Petit à petit, la philosophe se rend compte que le procès est un règlement de compte entre Israël et son passé d’extermination. L’enchaînement des témoignages est rendu visible à travers le film ainsi que leur possible absurdité. En effet, ces derniers n’ont souvent aucun rapport avec l’accusé et ne font qu’ajouter de l’horreur à un procès déjà éprouvant.

Un travail philosophique qui s’apparente au combat

Le film ne montre que très rapidement le procès en lui-même, et Hannah retourne à New-York pour entreprendre son travail d’écriture. Elle retrouve alors son foyer, son mari et ses habitudes. Elle amène avec elle des milliers de pages à traiter et qui s’empilent dans son riche appartement new-yorkais. Se succèdent alors de nombreuses scènes consacrées à la vie mondaine et amoureuse d’Hannah qui accueille ses amis ou se consacre à sa vie avec Heinrich. Ces scènes n’apportent que peu d’intérêt au film, hormis quand celles-ci traduisent les débats animant la société d’alors quant au procès Eichmann et à son traitement par la philosophe. Leur utilité réside peut-être dans le fait qu’elles montrent une femme sensible, soumise aux doutes et à l’introspection, alors que l’opinion publique la considère à tord comme une femme insensible et hautaine. Toutefois, ces scènes sentimentales ne sont pas assez exploitées pour avoir un réel impact et les relations entre les divers personnages restent floues et mal développées. Prenons l’exemple de la relation amoureuse entre Lotte, une connaissance d’Hannah et Heinrich, son mari. Il est fait plusieurs fois allusion à ces deux amants sans pour autant donner de réelle explication à leur relation. Chaque relation est abordée de la sorte dans le film ce qui donne au spectateur un goût d’inachevé tant sur le travail philosophique d’Hannah que sur sa vie sentimentale.

La recherche de la philosophe suscite au départ l’approbation de son entourage et de la communauté juive mais pas pour les bonnes raisons. Pour cause, ceux-ci pensent qu’Hannah va défendre son peuple et traiter le procès à travers le vécu que celle-ci a eu de l’Holocauste, avec sentimentalité. La rationalité avec laquelle la philosophe traite du sujet ne va pas tarder à décevoir son public qui la considère rapidement comme une femme insensible et arrogante. Hannah ne se réclame d’aucun peuple, c’est pourquoi elle ne prend pas parti pour le peuple juif, bien qu’elle en fasse partie. Son travail est tourné vers la pensée, la raison, elle cherche à comprendre comment un homme aussi « médiocre » qu’Eichmann a pu commettre des actes qui ont dépassé la sphère de l’individu pour impacter le monde entier. Sa démarche détonne face à un monde qui tente de juger le nazisme dans sa totalité et non pas l’individu Eichmann. En cela, Hannah se pose en opposition avec le reste de l’humanité : elle ne prend pas parti, n’accuse pas immédiatement l’homme pour les crimes commis par le nazisme dans sa totalité. Elle se penche plutôt sur la question du Mal et de sa banalité. Pour elle, l’accusé n’a pas la capacité de penser qui lui permettrait de distinguer le Mal du Bien.

La question du foyer

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Malgré ce travail rationnel, Hannah est rattrapée par son passé, torturée par la mémoire des camps et de ceux qui ont disparu. Une scène est très intéressante et traduit bien cette dualité. Hannah est entourée de ses dossiers, qui représentent le travail monumental que doit accomplir la philosophe. Alors qu’elle est plongée dans la pénombre, la femme est acculée par des pensées relatives au procès. La voix d’Eichmann jaillit du néant et tourmente Hannah, qui semble écrasée par tous ces témoignages et accusations. Cette scène nous montre que la philosophe est partagée entre son vécu et son travail universitaire et intellectuel. Le fait qu’elle soit plongée dans le noir renforce la gravité de la scène. Notons que le film se passe majoritairement dans un décor classique, sobre et morose. La lumière est souvent faible, les scènes se déroulent majoritairement de nuit, lorsque Hannah accueille ses amis dans son appartement ou retrouve l’intimité de son couple. Ces moments entrent en contraste avec les voyages d’Hannah en Israël qui sont caractérisés par le soleil et une chaleureuse luminosité. Cette mise en scène peut s’apparenter au retour d’Hannah sur la terre choisie par son peuple, la terre d’accueil des Juifs après le désastre de la Seconde Guerre.

Cette question du foyer serpente le film et pose la question de l’appartenance et de l’assimilation. Hannah a du quitter l’Allemagne dans les années quarante, fuyant la persécution nazie. Elle et son mari ont trouvé un nouveau foyer : les États-Unis où ils ont vécu une carrière et une vie idylliques pendant plus de vingt ans. Cette coexistence heureuse est remise en question lorsque l’opinion publique se dresse contre la philosophe et la menace à coups de lettres incessantes et enflammées. Cette nouvelle terre qu’Hannah et Heinrich s’étaient choisis se retourne contre eux et les chasse à son tour. Désormais, la philosophe est rejetée pour sa pensée, pour la personne qu’elle a elle-même construite à travers ses études et ses expériences. Ce n’est plus en tant que Juive qu’elle est accusée, bien au contraire, mais en tant que philosophe. On la rejette pour ce qu’elle a choisi d’être et non plus pour l’identité qu’elle a eu à subir pendant la guerre. Cette fois-ci, Hannah refuse de s’enfuir et décide de se battre pour son travail. Après s’être exilée dans une maison de campagne, elle choisit de se confronter à ses détracteurs et de se dresser face à cette opinion publique hostile.

La victoire partielle de la Raison

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« Penser est un acte solitaire ». Telle est la maxime énoncée par Heidegger concernant le travail philosophique et qui va guider Hannah pendant toute sa carrière. Cette phrase est cruciale dans la démarche de l’auteure et prend un véritable sens dans le film. On peut toutefois regretter que ce travail solitaire ne soit pas plus exploité dans l’œuvre filmique. On ne plonge pas totalement dans le travail de cette femme concernant le procès, les résultats de sa pensée sont rapidement posés, sans que le spectateur n’en explore le processus de formation. Il peut être intéressant pour le public de parcourir l’ouvrage de cette femme pour mieux comprendre son travail d’investigation et sa pensée. Elle approfondit notamment cette notion de banalisation du mal à travers les preuves énoncées dans le procès. Les témoignages d’Eichmann, des victimes mais aussi des membres des conseils juifs permettent de mieux comprendre la position de l’héroïne concernant les Judenrat. La philosophe accuse ces conseils d’avoir contribué à l’extermination du peuple juif en collaborant avec l’occupant nazi en Europe de l’Est. On peut remarquer à quel point cette affirmation fait débat dans le film, au sein d’une communauté juive qui se sent accusée par Hannah de passéisme et en même temps de collaboration à la machinerie nazie. A mon sens l’œuvre de Margarethe von Trotta aurait du plus creuser ce point pour légitimer la position de l’auteure et la rendre compréhensible aux yeux d’un public n’ayant pas forcément toutes les clés intellectuelles pour saisir cette accusation à l’égard des Judenrat.

Pendant une grande partie du film, Hannah doit légitimer son travail face à une opinion publique animée par l’incompréhension et la haine. Se dessine alors le portrait d’une femme sensible et déterminée, qui contraste avec l’image que s’en fait l’opinion publique. Hannah apparaît comme une femme forte et digne, deux traits de caractère parfaitement incarnés par Barbara Sukowa. Cette actrice fait preuve d’une grande justesse et modestie dans son jeu et permet à la femme qu’était Hannah Arendt de surgir à travers cette enveloppe corporelle. L’exemple le plus significatif de cette force combative est visible dans la scène de l’amphithéâtre où Hannah se confronte directement à ses étudiants et à ses collègues récalcitrants. Dans un monologue passionné, la femme explique sa démarche et la justifie. Elle montre que seule la pensée philosophique a guidé son travail, et non pas son expérience passée, vécue. Elle défend son ouvrage avec caractère et détruit progressivement les arguments peu solides de ses adversaires. A la fin de son discours, Hannah a regagné la confiance de ses étudiants, qu’elle n’avait d’ailleurs que peu perdue. Elle en ressort plus forte, bien que perdant définitivement ses collègues mais aussi quelques uns de ses amis.

Lorsque Heinrich demande à sa femme si elle aurait entreprit ce travail en sachant ce qui l’attendrait par la suite, cette dernière lui répond que oui, car il lui a permis de développer sa pensée, mais également de voir qui la suivrait au cœur de la tourmente. Cette réponse accentue le côté humain et sincère de cette femme qui a du lutter jusqu’à la fin de sa vie pour appuyer son argumentaire. Cette lutte a aussi été un combat contre elle-même, la philosophe cherchant constamment à remettre en question sa pensée pour en ressortir plus déterminée et convaincue.

Mon avis

Je me suis confrontée à ce film en étant chargée de différents avis. Une amie l’avait trouvé décevant, parce que cette œuvre ne creuse pas assez le travail intellectuel d’Hannah Arendt et ne traduit pas assez le processus juridique ayant amené à la condamnation d’Eichmann. Une autre au contraire l’avait beaucoup aimée, trouvant audacieuse la prise de position de la réalisatrice: traiter Hannah Arendt du point de vue personnel, intime ; une approche qu’on a peu l’habitude de voir concernant ce personnage. C’est en ayant ces différents avis à l’esprit que j’ai regardé ce film, tout en essayant de garder un regard objectif et curieux. Je viens de finir de le visionner, et mon avis est le suivant. Pour moi, ce film est intéressant, du point de vue musical, esthétique mais aussi pour le jeu de ses acteurs. Barbara Sukowa a su porter avec justesse un personnage complexe et controversé, qu’il n’est pas facile d’interpréter aux vues des débats qu’il suscite encore aujourd’hui. Je regrette cependant que le travail de cette femme n’ait pas été plus exploité et qu’on n’ait pas pu plonger au cœur du procès. Comme dit auparavant, l’usage des images d’archives est pour moi un procédé mal exploité : il n’apporte pas de réelles connaissances parce que peu approfondi. Toutefois, la mise à jour du contexte de l’époque, l’exposition de l’opinion publique concernant le travail de la philosophe permet de mieux comprendre les controverses qui agitent encore aujourd’hui le sujet. Je conseille donc ce film à tous ceux qui aimeraient mieux connaître cette femme de conviction et de caractère, sans pour autant avoir à trop réfléchir ni souffrir d’une histoire trop chargée d’horreur et de tristesse.

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