The Knick

– Steven Soderbergh ; 2014 –

The Knick

Le Knickerbocker Hospital est une institution new-yorkaise, dont l’objectif est de soigner la population blanche des banlieues de la ville. Cet établissement est répudié par les élites qui le voient comme un lieu perverti par la pauvreté et le vice. Seule la famille des Robertson semble croire en ce lieu et le soutient financièrement. Cornélia Robertson, jeune femme ambitieuse et déterminée a été placée par son père dans le conseil de direction du Knick. Elle incarne les décisions de son père et impulse de nombreuses avancées au sein de l’hôpital, à travers les généreux dons de sa famille. L’une des premières œuvres de ce mécénat est l’installation d’un éclairage électrique au sein du bâtiment, qui accède enfin à la modernité après que bien d’autres institutions en aient connu les avantages. Les progrès de ce Xxè siècle émergeant sillonnent la série et nous plongent dans l’émerveillement de cette époque face à tant de miracles technologiques et scientifiques.

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Cette mentalité progressiste et enthousiaste contraste avec la réalité du terrain. Dès les premières scènes, le spectateur est plongé dans la banlieue de New-York avec ses avenues boueuses et ses badauds en loques. Une brume constante enveloppe les rues et confère à ces lieux une ambiance pesante et inquiétante. Alors que John Thackery (Clive Owen), chirurgien du Knick, sillonne les rues à bord d’une calèche, ces décors réalistes et prenants défilent au rythme d’une musique électronique sombre. Composée par Cliff Martinez, la bande-son de la série est moderne, faite de sonorités sourdes et entêtantes. Elle colle parfaitement avec ce New-York en pleine évolution, tiraillé entre un monde fait de luxe, de progrès et de mondanité ; et un autre marqué par la misère, la vétusté et l’isolement.

Notons que The Knick est situé en banlieue, alors que les plus riches hôpitaux se trouvent au centre de la ville, « downtown ». Sa clientèle est majoritairement pauvre, composée en grande partie d’immigrés. Cette population hétéroclite, débarquée à New-York en quête d’une vie meilleure est accusée de tous les maux par les Américains de la ville. Les migrants seraient porteurs de maladies,représentant de véritables dangers pour le reste des habitants. Au delà de sa portée purement esthétique (beauté des décors, jeu de lumières, travail sur les costumes), The Knick a également une visée historique et sociale. Elle est révélatrice des problème sociétaux divisant l’Amérique du Xxè siècle.

Au cœur de la médecine

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Au début de la série, The Knick est porté par une équipe de talentueux médecins, dirigée par le chirurgien J. M. Christiansen. Ce vieil homme charismatique et plein de talents est le mentor de John Thackery, le personnage principal. Les deux médecins partagent un amour commun pour la science, la littérature et la drogue. Ils forment un couple paradoxal, s’entraînant dans leur chute mutuelle (dans leur dépendance ou encore dans leur vie sentimentale) tout en atteignant des sommets dans leur art. Dans le premier épisode, Christiansen tente une énième fois de sauver une femme atteinte de Placenta Praevia, c’est-à-dire une complication touchant les femmes enceintes menaçant leur vie et celle de leur enfant. L’échec de cette nouvelle tentative se soldera par le suicide du chirurgien qui n’a pas supporté de perdre une autre vie sur la table d’opération. Cette décision affecte l’ensemble de l’hôpital qui perd un médecin à la renommée et au talent incontestables. Le Docteur Thackery est lui aussi touché par cette mort qui lui enlève un mentor et ami fidèle. C’est grâce à la mort de ce dernier que John peut accéder au poste de chirurgien-chef et ainsi diriger les opérations au sein de l’hôpital. Il peut alors orchestrer toutes les interventions et devient maître de ce spectacle au sein du « petit théâtre ». Cette salle accessible au public, accueille les expérimentations du chirurgien et permet aux amateurs de sensations fortes, ou aux véritables passionnés de suivre les avancées de la médecine en direct. Ce lieu traduit la soif de savoir qui animait le Xxè siècle et poussait les plus riches et éduqués à fréquenter les hôpitaux pour assister à ces expériences.

Ces « shows » médicaux sont caractérisés par une ambiance électrique, marquée par une course à la connaissance, mais aussi et surtout par le sang et la chair mise à vif. The Knick fait preuve d’un réalisme prenant et sans concession, qui retranscrit avec netteté les opérations de l’époque. Elle contraste avec les séries médicales actuelles, aseptisées et semble-t-il peu intéressées par la médecine en elle-même, bien qu’elle constitue l’un des piliers de leur intrigue.
Je savais à l’avance que cette série allait être gore et j’avais peur qu’elle ne tire trop sur cette corde au point d’en devenir écœurante. J’ai été agréablement surprise par ses scènes chirurgicales qui semblent plus relever de la pédagogie que de la « violence » gratuite. Même si certaines prises sont presque insoutenables, parce que crues et sans fards, elles m’ont permis de mieux cerner les personnages qui y étaient impliqués. Ces scènes au sein du petit théâtre sont cruciales parce qu’elles permettent d’appréhender les rapports d’autorité existant entre Thackery et son personnel, mais aussi de jauger de l’animosité ou de l’amour que se portent ces différents personnages. Les jeux de regards sont alors très importants, les paroles vives et sans détours. La vérité semble sortir dans cette anti-chambre de la vie (et de la mort).

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On peut noter que ces relations sont marquées par une nette hiérarchie d’où ressort un grand respect à l’égard de Thackery. Bernie et Everett, ses deux subordonnés sont admiratifs et dévoués à lui. Tout semble réglé pour l’avenir de l’hôpital : John a choisi Everett comme assistant et entend bien former ce médecin prometteur mais encore perfectible. C’était sans compter l’arrivée du docteur Edwards au sein de l’établissement, jeune médecin noir et talentueux, tout juste arrivé d’Europe sur les conseils de la famille Robertson. Il suscite immédiatement la méfiance d’Everett qui le considère comme un concurrent potentiel, du fait de sa renommée outre-Atlantique, mais aussi de l’intérêt grandissant qu’il entraîne chez Thackery. Cette relation d’animosité révèle un monde médical tiraillé par des relations d’ego et de concurrence, un monde élitiste où la force de caractère et le talent sont essentiels pour se faire remarquer et garder sa place.

Cette nécessité de posséder une force de caractère est bien représentée dans le personnage d’Everett. Cet homme, au départ favori de Thackery, ne fera que s’effondrer au cours de la série. Plein d’orgueil, il doit faire face à Edwards qui possède plus d’expérience, d’humilité et de talent que lui. Après s’être confronté violemment au nouveau venu, Everett se plonge dans le déni et la haine. Il refuse d’écouter les conseils de ses confrères et commet une faute professionnelle. S’exposant à un malade atteint de méningite, il amène sans le savoir le virus dans son foyer. La petite Lilianne, encore bébé, ne survivra pas à la maladie et laissera derrière elle une famille détruite. Inconsolable, la mère de l’enfant sombre dans la folie et ne laisse d’autre alternative à son mari que de la placer en hôpital psychiatrique. Cette institution révèle les imperfections de la science de l’époque et des traitements infligés aux patients, considérés davantage comme des cobayes que comme des êtres humains. Le destin de cette famille montre à quels dangers s’exposaient les médecins de cette époque. Alors que les mesures d’hygiène étaient encore imparfaites, ces hommes traitaient des patients touchés par des maladies graves et hautement transmissibles. Ils s’exposaient parfois sans le savoir à des risques immenses et livraient par la même leur famille aux mêmes dangers. Cette réalité est exposée à travers l’histoire choquante et tragique des Gallinger et marque immanquablement l’esprit du public.

Sombre Amérique

L’usage d’images fortes tant visuellement que moralement est une des armes de la série pour aborder les problèmes brûlants qui agitaient la ville de New-York, et plus généralement les États-Unis au début du Xxè siècle. L’une des thématiques principales de la série est celle de la ségrégation et de l’inégalité frappante entre Noirs et Blancs. A l’époque, l’Amérique était marquée par l’esclavage, en opposition avec une Europe libéralisée et égalitaire (du moins en apparence). L’arrivée du docteur Edwards traduit bien ce décalage entre les deux continents. Respecté en Europe et affilié aux plus grands chirurgiens à travers de multiples opérations et écrits ; il est renié par ses confrères américains et considéré comme un sous-homme à New-York. Même si il arrive à changer progressivement sa situation en se faisant reconnaître par ses pairs, Edwards est un cas isolé et privilégié, protégé par l’influente famille des Richardson. Pour le reste de sa communauté, le quotidien rime avec labeur, pauvreté et humiliation. L’épisode sept traduit un conflit racial arrivé à son apogée. Après qu’un Noir ait tué un officier de police blanc, toute la ville s’enflamme. Les Noirs sont les cibles d’un règlement de compte incontrôlable orchestré par la communauté blanche. Les scènes de violence, tant verbales que physiques s’enchaînent et produisent un véritable électrochoc sur un spectateur médusé. L’Histoire s’invite sur nos écrans et ne peut que troubler. Alors que la violence se déchaîne, il est nécessaire de choisir son camp : aider ou écraser les Noirs. Pour Thack, la médecine et l’éthique chassent le racisme passé et poussent le chirurgien à venir en aide aux victimes. Inutile de préciser que son rapport avec Edwards a eu un grand rôle dans ce changement de mentalité.

Concernant les mentalités de l’époque, l’image de l’homme américain blanc, religieux et travailleur est au premier plan. L’importance de la religion est à ne pas négliger en ce qui concerne la société d’alors. Celle-ci est présente dans toutes les strates de la société : pouvoir, relations sociales et même médecine. The Knick est épaulé par une communauté religieuse dont la sœur Harriet est le personnage emblématique. Cette religieuse a été formée à la médecine et aide constamment les médecins. C’est un personnage respecté par ses confrères, tant pour son statut que pour sa force de caractère. Ceux-ci sont à mille lieux de se douter des occupations de la bonne sœur en dehors de ses heures de service. Harry est un personnage ambigu, constamment tiraillé entre son éthique personnelle et celle que lui impose sa foi. On découvre rapidement que cette femme commet un péché impardonnable aux yeux de sa religion : avorter des femmes ne possédant pas les moyens d’élever leur enfant. Cleary, ambulancier irlandais au service de l’hôpital, nous permet de nous immiscer dans l’intimité de cette femme et de suivre ses actions dans les banlieues pauvres de la ville. Considéré comme un être brut et vil, il se révèle être un homme fort et attachant. Se liant d’amitié avec Harry, il contracte par la même occasion une association lucrative avec la religieuse : trouver et avorter les femmes qui en ont besoin moyennant un prix avantageux. Ces deux personnages suivent des motivations personnelles qu’ils jugent justes alors qu’ils seraient fustigés par la société si elle apprenait leurs actes.

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The Knick est traversée par de multiples personnages qui tentent de se frayer un chemin dans un New-York sans pitié. Ils tissent des réseaux complexes et contractent différentes dettes pour s’en sortir. Les mafieux sont nombreux et règnent sur la banlieue grâce à leur influence et leurs menaces. Alors que certains sont immédiatement reconnaissables (Ping Wu par exemple, est patron d’un bar d’opium…), d’autres, comme les marchands, se dissimulent sous une apparence de respectabilité. L’un d’eux est affilié à l’hôpital et arpente ses allées en quête de clients. Il propose notamment à Thack un contrat alléchant : vendre son image pour représenter une produit pharmaceutique « miracle », sensé soulager les rhumatismes, maux de tête ou encore troubles du sommeil. L’efficacité médicale de son produit n’a pas été prouvée, mais le profit est à la clé des ventes et a séduit de nombreux médecins. Cette entreprise interroge la responsabilité et l’éthique de chacun d’eux : faut-il choisir la facilité et la tricherie pour s’enrichir ou bien rester fidèle à la médecine et rejeter toute marchandisation mensongère ? L’image du marchand reflète celle du self-made man tant prisée à l’époque. Libre de toute barrière morale, il s’élance vers la richesse à coup d’audace et de fourberie.

Les hommes ne sont pas les seuls à vouloir s’élever. La situation des femmes au début du Xxè siècle est caractérisée par la soumission et l’assistance. Ces notions sont particulièrement incarnées par les infirmières de l’époque, et notamment par le personnage de la nurse Elkins, au début de la série. Lucy, alors débutante dans le milieu hospitalier, commet une erreur et se fait remettre à sa place par Thack. La force et brutalité du chirurgien se heurtent à l’innocence de la jeune femme qui tirera leçon de cet échange désagréable.

Même si nombre des rôles féminins dans cette série correspondent à des femmes au foyer, infirmières ou servantes, cette image d’une femme soumise est chamboulée par des personnages comme Cornélia Richardson ou encore Harry. Bien que peu considérée au début de la série, Cornélia se détache de sa réputation de petite fille riche et préservée, pour s’affirmer en tant qu’être d’autorité et de décisions. Progressivement, la jeune femme apprend à s’imposer auprès de ses confrères masculins et à se faire respecter. Sa force de caractère est une arme redoutable et lui permet d’élargir son champ d’action et d’embrasser des causes qui lui sont chères (soutien aux enfants malades, solidarité envers les Noirs…). Ce personnage compromet le schéma habituel imposé aux femmes de l’époque, consistant en une éducation stricte et puritaine sensée mener à un mariage raisonné entre deux partis avantageux.

Thackery, un anti-héros troublant

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Sans transition, attardons-nous sur le personnage principal : John Thackery.

John est un personnage complexe et tourmenté. Habitué d’un salon chinois consacré à la consommation d’opium, cet homme représente les vices de son temps. Accro à la cocaïne, il s’en sert tant pour booster sa confiance personnelle que pour travailler activement à la recherche de nouveaux procédés médicaux. Considéré par ses pairs comme un chirurgien brillant, Thack est sûr de lui et peu enclin aux concessions. Son caractère autoritaire voire antipathique semble lui avoir ouvert un chemin tout tracé pour la direction d’une équipe. Ses collègues le jaugent avec respect et révérence, ce qui lui permet de régner en maître sur le petit théâtre, agrémentant ses opérations de citations littéraires, comme le faisait son mentor par le passé. La prose de Shakespeare vient bercer les mouvements du scalpel, et confère à ce chirurgien l’allure d’un poète tourmenté. Ce caractère ambigu, entre confiance excessive et doutes permanents représente un danger pour qui a tant de responsabilités. John est en effet tourmenté par les mêmes questionnements que son prédécesseur, et toute erreur risque de le faire plonger dans la tourmente. Derrière son apparente euphorie se cache un homme perdu se réfugiant dans la cocaïne pour fuir ses démons.

C’est cette part sombre de sa personnalité qui fait de lui un homme aussi attirant. Dès le départ, Clive Owen apparaît comme un homme séduisant et distant, qui joue avec les femmes et sait comment les charmer. Il n’est pas difficile pour le chirurgien d’envoûter la jeune Lucy. Convoitée par Bernie, jeune disciple de Thack, celle-ci lui préfère le talentueux et mystérieux chirurgien. En amour comme en médecine, la concurrence est redoutable et seuls les caractères les plus forts semblent l’emporter. Très vite, Lucy voue une fascination maladive et malsaine à l’égard de Thack. Elle se pervertit pour lui plaire et se laisse séduire par les affres de la cocaïne. John est comme une tempête face à laquelle les relations résistent ou s’effondrent. Naïve et amoureuse, Lucy s’accroche désespérément à cet homme en constante chute libre. Leur relation pimente la série en introduisant (enfin) du sexe dans l’intrigue. Il est intéressant d’observer à quel point Lucy devient dépendante de Thack mais aussi de leur relation sexuelle. La jeune femme s’interroge tout d’abord sur ses motivations et leur respectabilité avant de se laisser happer par l’intensité de son histoire amoureuse.

Les deux amants sombrent tous deux dans la drogue et sont progressivement déconnectés de toute réalité. Un sentiment d’invincibilité les anime tous deux et les pousse à agir de façon illégale, déshonorante, dangereuse. Un parallèle est tracé entre Ping Wu, marchand d’opium, et Thackery. En effet, au cours d’une scène, Thack explique que le Chinois est animé d’une folie meurtrière, guidé par la conviction qu’il est immortel. A ce moment, Thack a conscience que chaque homme a ses failles et est exposé à la mort. Au fil du temps et de l’augmentation de son addiction, le chirurgien semble oublier à son tour les règles implacables de l’existence. Poussé par la drogue, il commettra une erreur professionnelle impardonnable : celle de mettre en danger, volontairement, la vie d’une patiente. Ce dérapage représente l’anéantissement de tout ce en quoi avait cru et œuvré le chercheur : c’est-à-dire le respect de la vie de ses patients. Tourmenté par la cocaïne et confronté à une responsabilité trop lourde pour sa morale, Thack perd pieds et entre dans un état de démence. Le spectateur est pris à témoin tout au long de la série et observe cette longue chute aux enfers. La première saison se clôt sur cette image d’un homme détruit et rongé par la drogue, médecin finalement pris en charge comme tout autre patient.

Conclusion

Après cette longue analyse, je donnerais très brièvement mon avis sur la série. J’ai découvert the Knick il y a environ une semaine. Sept jours pendant lesquels j’ai avalé compulsivement les dix épisodes composant cette première saison. Au départ sceptique, j’ai été très rapidement séduite par l’œuvre de Steven Soderbergh qui a su magistralement orchestrer acteurs, décors, lumières, son… Il me tarde de découvrir le deuxième volet de cette saga, qui je l’espère, sera additivement longue.

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