American History X



– Tony Kaye ; 1998 –

A Venice Beach, Derek est le leader des néo-nazis. Patronné par Cameron, vétéran fanatique, il entraîne ses troupes dans des actions racistes et violentes à l’encontre des autres communautés ethniques de la ville. A travers ses actes et discours, il devient un véritable modèle pour la jeunesse de Venice mais aussi aux yeux de son petit frère Danny qui n’hésite pas à marcher dans ses pas.

Les racines du mal

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Danny, élève difficile du lycée de Venice Beach, a rédigé un commentaire sur Mein Kampf dans le cadre d’un devoir portant sur le combat pour les droits civils. Son principal, Mr Sweeney, le charge d’une nouvelle tâche : analyser et interpréter l’impact qu’a eu son frère sur sa vie et celle de sa famille. En se replongeant dans son passé, Danny se souvient peu à peu des causes qui ont entraîné son frère vers le nazisme. Les flash-backs jouent un rôle essentiel dans ce processus de remémoration et permettent au spectateur de faire le lien entre passé et présent. Bien que le procédé de noir et blanc soit simple et classique, il est efficace pour la compréhension du film. De plus, son esthétique tranchante et soignée renforce l’aura de Derek alors transporté par une haine incontrôlable. Nombre de ces scènes se déroulent au sein du foyer familial et rappellent l’importance du milieu social dans la trajectoire des individus. Alors qu’il était un élève brillant, Derek est progressivement happé par les idées racistes de son père. Ce pompier, père de famille blanc et protestant, refuse l’égalité entre Blancs et Noirs. Pour lui, les Noirs prennent une place trop importante tant sur le plan économique que médiatique. Ils voleraient le travail des honnêtes citoyens américains, menaceraient la vie de leurs familles, voleraient leur culture… Tant de préjugés infondés qui forgent peu à peu le caractère de Derek et l’entraînent sur la voie d’un racisme violent. La mort de son père, tué alors qu’il intervenait dans un quartier noir, marque le point d’orgue de cet aveuglement. Fragile et perdu, Derek devient une proie idéale pour Cameron Alexander, chef spirituel des néo-nazis.

En devenant le protégé de Cameron, Derek intègre le milieu du néo-nazisme américain. Il introduit avec lui le spectateur dans cet univers peu commun qui rappelle l’homme à ses heures les plus sombres. Hard-rock, alcool, slogans nazis constituent la routine de ces rassemblements. Ces hommes et femmes forment un groupe soudé et organisé, se réunissant pour préparer de nouveaux braquages, agressions…, à l’égard des communautés « parasites ». Ils subissent de plein fouet les difficultés qui agitent le monde : crise économique, morale, perte de confiance en l’État. Cameron représente pour eux un guide et un protecteur qui les surveillent d’un œil bienveillant. Cet homme s’est installé à Venice Beach et y a introduit le nazisme, en s’appuyant sur une jeunesse désespérée et influençable. Il a peu à peu crée sa propre armée, capable des pires méfaits mais aussi de prendre la responsabilité sur ses épaules en cas d’arrestation. Alors que les têtes tombent, Cameron conserve son poste de chef suprême sans sourciller. Il est certain de son pouvoir sur les esprits et laisse la jeunesse venir à lui, rameutée par les discours populistes et séduisants de Derek.

Deux modèles sont donc apparents dans ce film, majeurs dans la personnalité violente et tourmentée de Derek. Deux modèles paternels, l’un naturel et l’autre adoptif. Au fil des ans, le jeune homme reproduit ces comportements observés chez son père et Cameron. A la mort de son père, il devient chef de famille et assume ce rôle d’une main de fer. Difficile pour Murray (Eliott Gould) de séduire Doris Vinyard, le mère de Derek et Danny. Le fils aîné refuse toute autre force masculine au sein du foyer et assure sa primauté en menaçant ouvertement Murray. Malgré le désespoir de Doris ; interprétée par la touchante Beverly D’Angelo ; il est impossible d’imposer des limites à ce fils devenu un danger pour sa propre famille. Tout élément extérieur à celle-ci est immédiatement considéré comme intrusif, étranger et donc menaçant. Derek manie avec brio l’art de l’éloquence et brandit chiffres et faits pour appuyer son argumentaire. Ce discours populiste fait mouche auprès des esprits les plus influençables et rappelle ceux des politiques extrémistes actuels. Cette paranoïa raciste et violente détruit progressivement tout bonheur dans cette famille déjà fragilisée par la pauvreté et le deuil. Seul Danny semble encore conserver du respect et de l’amour pour son frère qu’il va édifier en modèle absolu et chercher à imiter.

Une violence omniprésente

Bien que le film s’intéresse en particulier au destin de Derek, la narration se fait à travers Danny, son petit frère. La voix-off sert de transition entre événements présents et passés, tout en offrant le témoignage ambigu d’un adolescent déchiré entre éthique et haine. Danny nous fait découvrir Venice Beach, vantant son passé glorieux, se plaignant de l’arrivée des migrants et des gangs, coupables désignés de la paupérisation générale. A travers ses opinions s’exprime celles de son frère, modèle incontesté qui a forgé les opinions politiques de Danny, encore jeune et influençable. Les difficultés économiques subies par la ville sont retranscrites dans le cadre plus restreint de la vie des Vinyard. Contraints de déménager dans un appartement vétuste et exigu, cette famille survit tant bien que mal face à la pauvreté. Danny déambule dans cet environnement, cigarette à la bouche, l’air hagard, tandis que sa mère, dont la toux se répercute dans toutes les pièces, se bat contre un cancer. Le seul havre de paix dans cette maison semble être la chambre de l’adolescent, transformée en véritable lieu de propagande. Des affiches portant la croix gammée, nombre de photographies du Führer ainsi que diverses décorations militaires viennent orner les murs de la pièce. Cette ambiance malsaine rappelle celle de la chambre de Gretel, fille du commandant Hoess en charge du camp d’Auschwitz dans Le Garçon au Pyjama rayé. La jeune fille a été totalement happée par la propagande nazie et transforme avec ferveur sa chambre, remplaçant les signes de l’enfance par une décoration militaire, toute à l’honneur de Hitler.

Cette ambiance pesante faite de pauvreté et de rancœur semble être le quotidien de Venice Beach. La ville est aussi tiraillée entre différents gangs, qu’ils soient composés de Noirs ou de Blancs. Une guerre constante pousse ces communautés les unes contre les autres et entretient une haine tenace. La plus petite querelle devient un véritable combat. Une scène traduit bien cette idée, celle du match de basket entre Noirs et Blancs. Derek, accompagné de ses hommes, se trouve confronté à un gang d’Afro-Américains, bien décidés à chasser les Blancs de leur terrain. Le deal est clair : le gagnant remporte le terrain à tout jamais. Même si cette querelle semble de faible importance, elle a un impact crucial sur le reste de l’histoire. Chassé d’un espace considéré comme le sien, le gang noir n’hésitera pas à mettre en péril la vie de Derek, par représailles. Une xénophobie meurtrière est présente dans les deux camps et gangrène Venice Beach, alimentant par la même le discours haineux de Cameron et de ses troupes. Même au lycée les tensions sont violentes entre les deux communautés. Menaces et règlements de compte fusent au sein de l’établissement, entraînant Danny dans une dangereuse épreuve de force.

C’est donc dans une violence constante que grandit l’adolescent, influencé par son frère mais aussi par Cameron qui le prend rapidement sous son aile. Toutefois, une part d’innocence subsiste encore en Danny, que l’on peut apercevoir dans les moments de violence engendrés par Derek. Lorsque ce dernier menace physiquement sa famille, qu’il s’emporte dans des discours trop haineux, Danny relève la tête et son regard traduit l’incertitude. C’est un jeune garçon intelligent, tout comme son frère, qui sait détecter, du moins au départ, le mensonge et la manipulation dans les discours de son interlocuteur. Au fil des flash-backs, cette innocence recule devant l’adhésion au nazisme et à ses valeurs. D’abord dubitatif, Danny se laisse convaincre et devient un fervent défenseur de Cameron et de ses idées. L’image du frère triomphant demeure gravé dans son esprit et lui sert de modèle au quotidien. Une scène cependant semble fragiliser ce modèle imparable. Comme dit auparavant, le gang qui s’est vu ravir le terrain de basket voue une haine féroce à Derek, ainsi qu’à tout ce qu’il représente : le Blanc protestant fier de son pays et de ses origines. Prévoyant de tuer Derek à son domicile, trois Noirs se glissent dans le jardin et attendent, tapis dans l’ombre, sa venue. Malheureusement pour eux, rien ne se passe comme prévu, et Derek remporte le combat, massacrant avec acharnement ses ennemis. Danny est témoin de cette scène d’une rare violence, et ses réactions sont en osmose avec celles du public. Le choc est violent, l’incompréhension totale face aux actes de son frère. Danny tombe au sol, médusé devant ces cadavres, et regarde totalement désarmé la victoire de son frère, rayonnant de fierté et de folie. Ce n’est que lorsqu’il se fait passer les menottes qu’il comprend les conséquences de ces actes. Les deux frères sont séparés, leurs regards ne se quittent pas. La déchirure est renforcée par un long ralenti, qui augmente le côté dramatique de la scène. La séparation des deux frères, meilleurs amis depuis leurs débuts, devient l’une des problématiques principales du film.

Destins croisés

La vie de Derek bascule lors de son séjour carcéral. Séparé de ses amis, de ses troupes, il est livré à lui-même dans un environnement essentiellement composé de Noirs et de Latinos (conséquence d’un système juridique largement partial à l’égard des communautés « de couleurs »). Commence alors pour Derek un long chemin de souffrances et de rédemption. Persécuté par son propre camp, des néo-nazis à qui il a décidé de tourner le dos, le jeune homme remet petit à petit ses convictions en questions. Aidé par un co-détenu Noir, il se rend compte de l’irrationalité de ses croyances. Son ancien proviseur, M. Sweeney, va ajouter une pierre à ce long processus de rédemption. Partant de sa propre expérience, faite de rancœur à l’encontre de ses persécuteurs et de la société en général, il témoigne devant Derek. Sa parole est salvatrice et confronte Derek à ses contradictions. Ce dernier se rend compte que son attitude destructrice l’a fait souffrir ainsi que son entourage. Face à cette prise de conscience, il décide de changer pour sortir au plus vite de cette prison, mais aussi de l’environnement dans lequel il s’est enfermé à l’extérieur. Cette rédemption « éclair » peut être perçue comme facile, voire prévisible. Elle n’en reste pas moins un moyen efficace de défaire une idéologie néfaste et irraisonnée. Cette rédemption apparaît sous différentes formes et est souvent convoquée à travers la présence de l’eau. Élément à la fois destructeur et salvateur, la douche est un objet crucial du film, qui représente à la fois un lieu de souffrance : la scène de viol perpétré contre Derek ; mais aussi de réconfort : lorsque Derek avoue son parcours à son frère puis désire se retrouver seul, rassembler ses idées avant de se confronter à ses anciens démons. L’eau apparaît aussi comme élément de réconfort et d’amour avec l’évocation, par un flash-back encore une fois, de scènes d’enfance passées au bord de la mer. Les deux frères jouent ensemble, observent le monde de leur regard innocent. Derek se rattache à ces images qui le confortent dans son choix de briser tout lien avec son passé pour protéger sa famille. La prise de conscience du fils élu, tant par son frère que par Cameron et les siens, permet au film de trouver un nouveau souffle et de s’écarter un peu de cette violence écrasante. Une mince lueur d’espoir se dessine dans un monde alors principalement teinté de rouge et de noir.

Les frères Vinyard semblent vivre des destins croisés, qui se sont rejoints autour du nazisme, pour bifurquer ensuite dans des sentiers opposés. En effet, Derek devient le leader respecté des néo-nazis avant de se repentir et de s’éloigner de ce mouvement, pour protéger les siens. Danny, au départ innocent et réticent devant la plupart des idées et comportements prodigués par son père et son frère, rejoint ces nouvelles « jeunesses hitlériennes » en prenant modèle sur Derek. Alors qu’il s’enfonce dans le racisme et l’intolérance, son frère sort de prison et lui ouvre les yeux. Des plans rapprochés sur le visage de Danny, éclairé par la lumière des réverbères, traduisent une lente prise de conscience encouragée par le récit de son frère. Peu à peu, le jeune homme constate la dangerosité de son comportement. Son frère devient un nouvel exemple pour lui, celui du changement, de la tolérance. American History X représente l’apprentissage, par ces deux frères, de cette valeur : l’acceptation de l’autre. La violence et la mort auront été nécessaires à cette prise de conscience partagée. Celle-ci est traduite durant tout le film par le témoignage de Danny, rédigeant son commentaire pour Sweeney. A travers le témoignage de son frère mais aussi les composantes de sa propre histoire, il s’aperçoit de l’inutilité de la haine qu’il porte constamment en lui. A la question « as-tu fait quoi que ce soit dans ta vie qui la rende meilleure ? », Danny tout comme son frère, est confrontée à une dure réalité. La rédemption de son frère entraîne cependant la volonté de changer celle-ci.

Mon avis

Il reste encore beaucoup de choses à analyser quant à ce film, mais je ne peux le faire sans le spoiler complètement. Je donne donc mon avis, qui est largement positif. J’avais vu ce film une ou deux fois, il y a plusieurs années, alors que j’étais au lycée. J’avais tout de suite été transportée, complètement happée par cet univers inhabituel. Sans que je sache vraiment pourquoi, le noir et blanc a toujours eu un énorme impact sur moi, peut-être à cause de mon amour pour La Liste de Schindler, tourné essentiellement grâce à ce procédé. Ces flash-back renforcent le côté glauque et malsain de l’intrigue. Ils permettent aussi, en un sens de se rassurer : le nazisme ne peut appartenir qu’au passé… Quelle claque quand on réalise que ce n’est pas le cas. En ce sens, le film est très instructif, il nous rappelle à une réalité ignorée, sciemment ou non. Le jeu d’Edward Norton, incarnant un fanatique sans limite, est majestueux. Il donne corps à toute une idéologie de la haine et de l’intolérance. Edward Furlong (le jeune Danny) quant à lui, fournit une version édulcorée de ce titan menaçant, et joue avec beauté un adolescent tourmenté. On sent sa fragilité, ce qui le rend d’autant plus attachant et réaliste. Sans transition aucune, je finirai en conseillant chaudement ce film à tous ceux qui sont intéressés par l’histoire, la psychologie, le milieu carcéral… Même si le film joue parfois trop avec les clichés (dans la prison notamment), il n’en reste pas moins d’une efficacité indéniable. Les ralentis pèsent parfois sur l’intrigue, se faisant trop insistants dans des scènes d’une ampleur déjà assez dramatiques (les scènes de meurtre des début et fin de film). Hormis ces quelques défauts, je salue ses acteurs et la volonté de son réalisateur, Tony Kaye, de révéler des faits de société aussi importants que le racisme, la pauvreté, la violence… Un film à voir !



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