Mon Roi, le dernier Maïwenn

– Maïwenn ; 2015 –

Tout commence par un accident, apogée d’une longue descente aux enfers. Tony, héroïne du film, s’élance sur les pistes blanches et se fracture le genou. Blessure physique qui traduit son état mental : l’usure après son histoire fougueuse le tumultueux Georgio.

Guérir par le souvenir

C’est dans un centre de rééducation que commence la guérison à la fois physique et sentimentale de Tony. Dès son arrivée, son histoire d’amour avec Georgio refait surface, point névralgique de ses maux. C’est l’échec de leur relation qui l’a poussée à foncer aveuglément sur les pistes et à mettre sa vie en danger. Lorsqu’elle est interrogée par une médecin, l’héroïne se rend compte de la place qu’a tenu son histoire d’amour dans l’accident. Malgré une « philosophie de comptoir » quelque peu facile, son interlocutrice lui fait réaliser qu’un travail de reconstruction sur le plan moral est nécessaire pour recouvrer la santé.

Commence alors un long travail de remémoration, basé sur un procédé assez simpliste -mais efficace- de flash-back qui entraîne le spectateur dans le passé de la quadragénaire. Tout commence dans la nuit parisienne, sur le titre envoûtant et sensuel de Son Lux : Easy. Tony repère Georgio dans une boîte bondée, impassible séducteur qui s’amuse de ceux qui l’entourent et joue de ses prétendantes. Provocatrice, Tony surmonte sa nature discrète pour aborder l’inconnu. Charmé, Georgio souhaite faire plus ample connaissance : leur histoire débute.

Maïwenn filme avec frénésie les débuts de cet amour tumultueux. Les scènes s’enchaînent avec rapidité et traduisent la passion qui dévore les deux protagonistes. C’est une véritable tornade qui emporte avec eux leurs proches (ex petite-amie jalouse et dépressive, famille qui reste dans l’incompréhension…). En tant que spectatrice j’ai apprécié cette immersion, même si j’aurais préféré m’attarder sur certaines scènes quitte à ne pas les revivre à répétition : crises, ruptures, réconciliations se succédant à un rythme effréné. Malgré tout le scénario tient la route : une telle histoire nécessite des scènes extrêmes.

Filmer l’emprise

Pour cause, Georgio tient ses promesses, il est bel et bien « le roi des connards ». Après des débuts prometteurs dans lesquels s’était jetée Tony avec toute la naïveté qui la caractérisait alors, l’histoire se transforme en enfer. Prise au dépourvue, tiraillée entre amour et incompréhension, Tony a du mal à comprendre celui qu’elle a fini par épouser. Georgio est de plus en plus distant, décide de prendre un appartement pour remédier aux « crises» de sa femme. Tout au long du film, un étau se resserre sur elle, constamment rabaissée par son mari, ravalée au rend d’hystérique.

Progressivement se construit la figure du pervers narcissique. Un vocabulaire spécifique sillonne le film et confirme le caractère néfaste de cet homme : « emprise », « enfermement », « instabilité ». Georgio semble tirer toute son énergie de ce jeu malsain, piégeant Tony dans ses filets pour lui rendre toute sortie impossible. A force de mensonges, d’excuses et de tromperies, il arrive toujours à la reconquérir, malgré l’exaspération de Solal (Louis Garrel), frère de l’héroïne. Le jeune homme voit sa sœur sombrer dans la folie sans arriver à lui faire accepter la réalité. Tony n’arrive pas à abandonner cette histoire d’amour hors-du-commun, qui semble mériter tous les sacrifices parce qu’elle la fait vivre plus fort qu’aucune autre auparavant. Le public la voit sombrer dans la dépendance et la soumission, se demandant constamment jusqu’où elle pourra aller pour maintenir son couple.

L’amour de Solal et Babeth offre un contre-point à cette histoire tumultueuse, de par sa simplicité réaliste et touchante. Ces personnages secondaires ont une place prépondérante dans l’œuvre et servent à la fois d’exemple et de soutien à Tony. Alors que la passion du couple principal se transforme en enfer, Solal et Babeth offrent l’image d’un couple « standard » certes, mais solide et sain.

Maïwenn filme au plus profond de l’intime et révèle avec justesse les différents états d’une relation basée sur l’emprise et la perversion. A l’amour succède l’incompréhension puis la haine. La réalisatrice retranscrit avec réalisme les réactions de ses protagonistes et le cercle infernal qui les attire irrémédiablement l’un vers l’autre. Emmanuelle Bercot joue avec brio le rôle difficile de la victime. Son hystérie permanente, dans ses moments de joie autant que de peine, trahissent un personnage tiraillée par le doute et la peur. Peur d’être déçue, peur d’être rejetée, tant d’appréhensions qui la poussent à rester et à se battre pour son couple, même physiquement. Georgio quant à lui règne en maître sur la situation, un instant doux et aimant, l’autre menaçant et possessif. Vincent Cassel interprète à la perfection ce rôle ambivalent où tout regard contient une sourde menace.

Un fatalisme harassant

Tout au long du film, on adopte le point de vue de la victime, subissant en même temps que Tony les attaques incessantes de Georgio. L’oeuvre s’apparente à une lutte sans fin entre deux amants, combat épuisant et lassant à force de répétitions. Les scènes de crises et d’abandons se succèdent, créant un cercle sans fin engendré par l’amour et la haine.

Toutefois, une progression est visible dans le film, représentée par les scènes du présent qui nous montrent la guérison de Tony. Cette femme récupère progressivement et se familiarise avec un groupe de jeunes convalescents, jeunes blagueurs invétérés composé de jeunes de cité et…de Norman. L’apparition de l’humoriste, surprenante au départ et lourde à l’usure, n’apporte que peu de qualité humoristique au film. C’est auprès de ces jeunes que Tony retrouve confiance en elle et s’affirme à nouveau en tant que femme. Lorsqu’elle part du centre de rééducation, elle semble enfin prête à affronter son passé.

Georgio et Tony restent liés par leur enfant Simbad, fruit de leur ancien amour. C’est lors d’une réunion parents-profs que les anciens amants se trouvent confrontés l’un à l’autre. La caméra se concentre sur Georgio, les zooms s’enchaînent : son cou, ses mains, ses yeux sont passés au crible par Tony. C’est comme la voir retomber sous son emprise alors même qu’il la traite avec dédain. Sa seule attention est un regard jeté à la volée, comme si elle était redevenue cette étrangère, rencontrée un premier soir en boîte. Sous les yeux ébahis du spectateur une histoire d’amour semble renaître, ou du moins la fascination d’une femme pour celui qu’elle a aimé. C’est comme si toutes ces années de souffrance n’avait servi à rien, tant pour Tony que pour le spectateur éprouvé.

Cette scène finale relève d’un fatalisme rageant, qui réitère le cycle de la souffrance. Georgio ne semble pas prêt de quitter la vie de Tony, à nouveau victorieux de cette femme soumise. Le manichéisme prégnant dans le film ne peut qu’exaspérer. Ne pouvant adopter le point de vue de Georgio ou s’identifier à lui, on est poussé à la détester. Ce qui rend d’autant plus rageant la défaite semble-t-il irrémédiable de l’héroïne. Cette énième victoire et le cercle vicieux qu’elle alimente sans fin fait selon moi de ce film une œuvre intéressante. Elle traite avec justesse un sujet que j’ai peu vu jusqu’alors, celui d’une relation déséquilibrée et toxique entre deux amants. L’interprétation de ses deux acteurs principaux est hautement réaliste et rend le film d’autant plus dérangeant. Mon Roi est grinçant, entêtant, et mérite décidément d’être vu pour les questions qu’il pose sur l’amour, ses dépendances et ses perversions.

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