LES HUIT SALOPARDS

– Quentin Tarantino ; 2016 –

Les Huit Salopards, huitième film de Quentin Tarantino, nous plonge dans un huis clos plein de violence et de stratégie, pour le plus grand bonheur des fans.

Cavalcade en plein Wyoming

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Le film s’ouvre sur un paysage grandiose, celui des montagnes enneigées du Wyoming. Décor qui abrite la course effreiné d’un convoi de choix : le transport d’une tête mise à prix, celle de Daisy Demergue pour la dérisoire somme de 10 000 dollars. La prisonnière est constamment enchainée au poignet de John Ruth, implacable et ironique Kurt Russel qu’on adore retrouver en salle. C’est donc armée de ces passagers que la calèche parcourt les grandes étendues enneigées d’Amérique, destination Red Rock et la potence. Sur son chemin, John Ruth tombe sur un ancien compagnon : le commandant Warren, lui aussi chasseur de primes. Pris de court, ce dernier n’a pas réussi à sauver son cheval de l’épuisement et du froid et se retrouve désormais sans aucun moyen de transporter les trois cadavres de prisonniers qui se trouvent à sa charge. Après maintes tergiversations il est finalement accepté à bord du convoi qui reprend sa route, suivi de près par un blizzard déchainé.

Durant leur parcours, les passagers sont amenés à accueillir un nouvel arrivé parmi eux : Chris Mannix, shérif supposé de la petite ville de Red Rock. Son caractère débonnaire, raciste et irritant fait de lui un personnage décalé et plein de punch pour une oeuvre jusqu’alors assez austère. Loin de n’être qu’un rôle secondaire écrasé par des talents de renom, Walton Goggins réussit à tirer son épingle du jeu et à marquer durablement les esprits, grâce à un rôle d’une drôlerie et d’un piquant absolus.

Un huis clos haletant

Après ce long épilogue, marqué par des dialogues éclairants quant aux passés et caractères de personnages, le spectateur découvre enfin la mercerie de Minnie où le convoi fera halte. Dans l’auberge les attendent déjà quatre hommes : Joe Gage, homme taciturne et mystérieux; l’anglais Oswaldo Mobray à l’accent ravageur; le vétéran de guerre Sandy Smithers et le mexicain chargé d’entretenir les lieux j’ai nommé Bob le Mexicain. Après une bien trop longue scène où les hommes de l’attelage s’occupent des chevaux et de la sécurisation des lieux, tous les personnages sont enfin réunis au sein de l’auberge. Commence alors une lente introspection menée par John Ruth, suspicieux et pointilleux quant aux probables ennemis auxquels il aura à faire durant son séjour. Cette petite enquête instaure d’emblée une atmosphère de suspicion et d’animosité dans la pièce et dresse progressivement les personnages les uns contre les autres.

Plusieurs fractures divisaient déjà les différents protagonistes. Tout d’abord une opposition Nord-Sud, dans un contexte historique post-guerre de Sécession. Ensuite, une fracture entre Blancs et Noirs, dont le seul représentant est l’impétueux Samuel L. Jackson, habitué des films de Tarantino et héros de premier plan dans ce western. Enfin, une fracture entre hommes et femme ; elle aussi seule face aux salopards l’entourant ; même si Daisy Domergue ne se montre pas moins armée face à tant d’ennemis. Pour cause : la prisonnière possède un ou plusieurs alliés dans cette auberge, bien décidé(s) à la libérer de l’entrave de John Ruth. C’est autour de cette intrigue centrale que se déroulera tout le film et tourneront les longs et astucieux dialogues de l’oeuvres. La mise en scène, découpée en différents chapitres et tournée essentiellement vers la parole, n’est pas sans rappeler la littérature et plus particuièrement le genre théâtral, ici très bien maîtrisé.

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Les Huit Salopards est donc marqué par des dialogues à rallonge qui tentent de démêler les alliances tissées entre les différents protagonistes. Ces longues scènes permettent aux héros de déployer tous leurs talents de persuasion et de séduction qui fonctionnent parfaitement sur un public conquis par ce suspense constant. Pleins de tensions, ces échanges ne sont pas sans rappeler ceux de l’œuvre culte du réalisateur : Reservoir Dogs, dans laquelle s’enchaînent deux huis clos d’une force incroyable. On peut également faire le rapprochement avec la scène du bar nazi dans le film de vengeance Inglourious Basterds. Tim Roth, de par son énergie et ses nombreuses provocations, fait écho à la performance du désormais légendaire Christoph Waltz. A noter également, les pointes d’humour totalement décalées de Jackson et Goggins qui viennent détendre cette lourde atmosphère, pleine de suspicion et de haine.

Ce serait mal connaître Tarantino de croire que le film ne se résumerait qu’à des scènes de dialogues et de stratégie. Quelques heures après la réunion des personnages, deux meurtres ont déjà teinté les lieux d’un rouge sang. Tarantino nous a habitué à ses scènes de violence à la fois gore et totalement absurde, caractéristiques du western spaghetti qu’il adore tant. Amateurs du genre : vous serez servi ! Après un lent démarrage, le film se transforme en boucherie jouissive et accumule les cadavres. Au milieu de ce chaos : Daisy, qui ne se voit épargner aucune humiliation et se fait asperger des pires substances. Non sans plaisir. L’actrice déploie ici un jeu plein de folie et de justesse, pleine d’excès parfois horripilants mais propres aux héros chéris par le réalisateur.

Une vengeance grandiose

Notons enfin une scène cruciale du film, qui assoit un talent qu’il n’est, depuis bien longtemps, plus la peine de prouver. Lors d’une discussion avec le général Sandy Smithers, vétéran de la guerre de Sécession et combattant lors de la bataille du Baton Rouge; Warren en profite pour éclairer son ennemi d’arme sur la mort de son fils disparu. En effet, Sandy Smithers était parti dans le Wyoming pour offrir une pierre tombale à ce fils mort dans des circonstances inconnues. Ses interrogations trouvent réponse dans le récit magistral du commandant noir.

La vengeance est un thème crucial de la filmographie de Tarantino, qui malgré l’irrégularité de son œuvre globale, n’en demeure pas moins un maître en la matière. Ce flash-back, en alternance avec le dialogue présent des deux ennemis, est l’occasion pour le réalisateur de déchaîner toute une violence psychologique jusqu’alors absente dans son film. On apprend, à travers la voix-off de Jackson, que le Warren avait été poursuivi par le fils de Smithers, bien décidé à tirer profit de la rançon de 5 000 $ fixée sur sa tête. Le jeune homme ne connaissait pas la réputation de son ennemi et a connu la souffrance du martyr. En apprenant que son adversaire n’était autre que le fils de Smithers, qui avait abattu tout un groupe de prisonniers noirs pendant la guerre, Warren s’en est donné à cœur joie, plongeant ce fils maudit dans une lente agonie. Cette scène de reconstitution est tout à fait grandiose, de par ses décors, son scénario et son jeu d’acteurs. Sa finalité est également jouissive pour un spectateur acquis à la cause de Warren, cherchant à venger les siens des affronts raciaux encore palpables aujourd’hui dans la société américaine. La cruauté de Warren dans cette scène et son plaisir non dissimulé à torturer un vieillard en deuil nous rappellent que dans ce film nul n’est innocent et que chaque protagoniste a vu ses mains tremper dans le sang et le déshonneur. Ici la question n’est plus de savoir qui est innocent, mais qui pourra s’en sortir avec le plus d’intégrité dans un film où le mensonge est roi et le meurtre une rhétorique

Pour conclure, le dernier Tarantino est une oeuvre monumentale qui ne se prive pas de narcissisme et d’auto-dérision. Le réalisateur place dans son film nombre d’auto-référencements qui réjouissent et agacent tout à la fois. Les Huit Salopards est une œuvre pleine de violence, de tensions et d’humour grinçant. Malgré quelques longueurs et passages un peu creux, les 2h47 passent avec beaucoup de fluidité. Ce film totalement barré, à l’image de son créateur, devrait ravir les fans des premières heures et séduire les nouveaux venus.

2 réflexions sur “LES HUIT SALOPARDS

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