Patients de Mehdi Idir et Grand Corps Malade, de maux en mots.

– Mehdi Idir et Grand Corps Malade ; 2017 –

Librement inspiré du roman du même nom, Patients se base sur le récit de Grand Corps Malade, qui décrit son séjour dans un centre de réhabilitation et sa rencontre avec quatre autre résidents qui ont résolument marqué sa vie.

On a pu lire que Patients cumulait les « lourdeurs » et enfilait les « clichés », constat au premier abord bien absurde étant donné le caractère de témoignage de l’oeuvre tant littéraire que filmique. Un constat jugé absurde avant projection et définitivement décrié au sortir de la salle. Si il y a bien une conclusion qui saute immédiatement aux yeux, c’est bien le fait que non, Patients n’est pas cliché, ni misérabiliste, ni commun. Il nous immerge dans la peau d’un tétraplégique de fraîche date, tout juste arrivé dans un centre de rééducation après avoir mal anticipé un plongeon, exactement comme le chanteur Grand Corps Malade avant lui. Dès lors, la frontière entre fiction et réalité est fixée, poreuse et difficilement identifiable, tant l’expérience se mêle à la création. Difficile donc de comprendre où ont bien pu se loger les clichés repérés par Libération, d’autant plus que Grand Corps Malade a activement participé à la création de Patients, épaulant le réalisateur Mehdi Idir avec lequel il a déjà travaillé pour ses clips. Pour en revenir à notre avis donc, il est tout d’abord important de saluer la modestie de ce film qui évite tout misérabilisme, se servant au contraire d’un humour à toute épreuve pour surmonter les coups durs, arme irrésistible de Ben – j’ai nommé Benjamin et non pas Julien – interprété par le talentueux Pablo Pauly.

Gaumont Distribution

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L’humour se révèle être la force majeure des personnages présentés dans le film, compagnons de chambre et de vie du nouvel arrivé Ben. C’est également la plus grande qualité de l’œuvre qui se révèle être très lumineuse, pleine de vie et d’optimisme, bien que l’avenir de ses héros ne soit pas des plus sûrs. Tout du long de ses quelques deux heures, Patients est un enchaînement de vannes et de clashs, assénés contre le malheur par des paralysés à la combativité hors norme. Alors que les coups durs se multiplient, on se surprend à rire aux côtés des résidents, préférant un jeu de mots à l’arrivée des larmes. Là est également la force de l’œuvre : son humilité. Nul effet de grandiose ni de pathos ne vient perturber la douce monotonie des lieux dont on fréquente patiemment le quotidien, suivant de près les avancées de notre jeune héros. Même si le film se montre réaliste, il s’écarte du genre hospitalier, souvent marqué par un ennui et une froideur clinique, si propre au cinéma français. Ici, Patients rayonne et bien que son intrigue se passe continuellement à l’intérieur du centre, il n’en reste pas moins un film plein d’énergie et paradoxalement, de mouvements. Mouvements du verbe continuels et ceux physiques, hachés et poussifs de patients en plein réapprentissage. Des personnages avides de gestes et généreux en mots. On n’en attendait pas moins d’un film porté par GCM, passé maître en la matière, maniant la prose avec talent et sensibilité.

Gaumont Distribution

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Lumineux, vivant, humain, Patients se révèle également être d’une grande beauté, sur le plan esthétique comme sur le plan narratif. Des séquences-clips permettent de faire respirer le récit et de lui insuffler musicalité et élan. On reconnaît bien ici la patte du réalisateur qui enchaîne ralentis et travellings pour construire des ellipses permettant au spectateur de suivre les progrès de son héros et son processus de réhabilitation sans pour autant s’attarder trop longuement sur ces moments d’apprentissage. Un procédé qui permet au film de respirer et de gagner en esthétisme. L’occasion également de mettre à l’honneur quelques chansons phares allant du reggae au rap américain et français, à la tête desquels nous retrouvons NTM avec grand plaisir. Des chansons et des proses qui tiennent une place cruciale dans le quotidien de ces malades, préférant la liberté que leur offrent leurs casques à la rengaine du télé-achat. Une passion partagée entre les différents héros de l’intrigue, soudés par l’épreuve et la vie en communauté. Des destins réunis dans la douleur, brisés aussi bien moralement que physiquement et qui offrent un panel de personnages magnifiquement incarnés par leur différents interprètes. Parmi eux, nous retiendrons avant tout Pablo Pauly et Soufiane Guerrab, duo clé du film, même si les noms de Moussa Mansaly et Franck Falise doivent également être salués.

Il y aurait beaucoup à dire sur Patients, film riche en émotions et en questionnements. Notre rapport au handicap en premier lieu et la différenciation automatique que nous opérons face à ceux dont l’identité est définie par cette « simple » question de mobilité. Notre rapport au corps également, si intrinsèquement lié à ce que nous sommes et à la manière dont nous abordons l’existence. Enfin, l’importance de la prédestination sociale dans notre trajectoire, les douleurs se suivant malheureusement davantage dans certains milieux, bien que ce constat ne soit évidemment pas une règle d’or. Il y aurait beaucoup à dire de Patients donc, mais je pousserais cette réflexion personnellement, ne pouvant que vous conseiller d’aller voir cette œuvre humble, humaine, sensible et vraiment drôle. Une très belle surprise orchestrée par Grand Corps Malade et Mehdi Idir qui nous offrent une fois de plus une magnifique collaboration.

Camille Muller

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